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LES TERRES OUBLIÉES
PAROLES DE TERRITOIRES
Quatre rencontres. Quatre voix.
Quatre fragments d’une Europe vécue.
Olivier Jarry-Lacombe — Photographie d’auteur
Au fil de cette itinérance, certains territoires ont pris une autre dimension à travers celles et ceux qui les habitent.
Ces quatre témoignages prolongent l’exposition
Les Terres oubliées. Ils peuvent être écoutés ou lus, au rythme de chacun.

01.
ARBËR, 81 ANS
Bovilla — Albanie
Berger
« Ils trouvent cet endroit magnifique. Pour moi, c'est simplement chez moi. »
Je m’appelle Arbër, j’ai 81 ans et je suis berger dans les montagnes de Bovilla, en Albanie. Je suis né ici et je n’ai presque jamais quitté ces montagnes. Mon père était berger lui aussi, et avant lui, mon grand-père faisait le même travail. J’ai grandi avec les moutons, les chiens et le bruit du vent dans les pierres. Aujourd’hui encore, chaque matin, je me réveille avant le soleil pour emmener le troupeau dans les hauteurs. J’ai trois enfants. Mon fils vit à Tirana et mes deux filles sont parties en Italie avec leurs familles. Ils reviennent parfois l’été avec les petits-enfants, mais ici, la vie est trop dure pour les jeunes. Moi, je suis resté. Avant, il y avait beaucoup de bergers dans la région. On se connaissait tous. Aujourd’hui, il reste peu de monde. Les villages se vident petit à petit et beaucoup de maisons sont abandonnées. Je travaille tous les jours, même à mon âge. Les animaux ne connaissent ni vacances ni repos. Je gagne peu d’argent avec les moutons et le fromage, mais ça suffit pour vivre simplement. Ici, les gens s’entraident encore. L’été, des visiteurs viennent marcher autour du lac de Bovilla. Certains s’arrêtent pour parler avec moi ou prendre des photos des moutons. Ça me fait sourire. Ils trouvent cet endroit magnifique. Pour moi, c’est simplement chez moi. Le travail est dur, les journées sont longues et mon corps me fait souffrir maintenant. Mais quand je regarde les montagnes au coucher du soleil et que j’entends les cloches du troupeau dans le silence… je me dis que je ne pourrais vivre nulle part ailleurs.
02.
DABBIA, 34 ANS
Campo de Dalías — Almería, Espagne
Travailleur agricole
« Je voudrais te montrer où je travaille, mais mon patron ne veut pas. »
Écouter
Bonjour, je m'appelle Dabbia, j'ai 34 ans et je travaille dans les serres du Campo de Dalías. J'ai deux frères, l'un est à Séville et l'autre à Malaga. Ma famille habite au Sénégal et j'essaie de retourner les voir quand je peux. Avant, j'étais à Grenade. C'était bien, mais il n'y avait pas de travail. Ça fait 7 ans que je suis à Almería. C'est difficile, mais depuis 2 ans, ça va mieux, car il y a des associations qui nous aident et des contrôles maintenant. Je travaille 5 jours et demi et j'ai 1 jour et demi de congé par semaine. Je suis payé 50 € par jour. C'est bien, je peux envoyer de l'argent à ma famille, là-bas, à Dakar. Je travaille sur les tomates et les peppers. Mon patron possède plusieurs hectares de champs et, chaque jour, je vais à un autre endroit. Je voudrais te montrer où je travaille, mais mon patron ne veut pas. Pourtant, c'est quelqu'un de sympa, c'est un bon patron. Il nous laisse vivre ici avec d'autres, dans des bâtiments abandonnés qu'il possède entre les champs. C'est petit, mais il y a quatre murs et un toit qui nous protège au moins du soleil. Il n'y a pas d'eau et souvent pas d'électricité, alors c'est la débrouille. On récupère l'eau des bassins de réserve pour boire et surtout pour se laver. Ils disent que l'eau n'est pas potable, mais on n'est pas malades, alors ça va. On ne paie pas de loyer. Ici, c'est dur de se loger. On est loin des villes. Beaucoup circulent à trottinette ou à vélo pour rejoindre les villes d'El Ejido ou de Las Norias, mais nous, on préfère vivre ici. Le travail est dur et il fait chaud dans les serres, mais ça va.


03.
REIJO, 74 ANS
Laponie — Finlande
Fabricant de traîneaux
« Moi, je continue tant que mes mains peuvent travailler. »
Hej, je m’appelle Reijo, j’ai 74 ans et je suis Sami. J’habite un petit hameau isolé dans le nord de la Finlande, au bord de la rivière Muonio, à la frontière avec la Suède. Je vis ici depuis toujours. Je travaille encore. Pendant la belle saison, je coupe et je vends du bois. Et l’hiver, je fabrique des traîneaux. Je suis l’un des derniers fabricants de traîneaux de toute la Laponie. J’ai appris ce métier avec mon père quand j’étais enfant. À l’époque, chaque famille avait son propre traîneau. Aujourd’hui, les motoneiges ont remplacé beaucoup de choses, mais certains veulent encore des traîneaux fabriqués à la main. Je fabrique tout moi-même et je choisis soigneusement les arbres qui serviront à leur construction. Seuls les patins viennent d’Allemagne. Mes traîneaux partent en Finlande, en Suède et même en Norvège. Moi, je continue tant que mes mains peuvent travailler. L’hiver ici est long et sombre. Pendant plusieurs semaines, le soleil ne se lève presque pas. Mais je préfère cette saison. Le silence de la neige, les rennes au loin et les aurores boréales au-dessus de la forêt… c’est ça, ma vie. Les jeunes partent souvent vers les villes maintenant. Ici, il reste surtout des anciens. Pourtant, je ne pourrais pas vivre ailleurs.
04.
RAZITA, 68 ANS
Počitelj — Bosnie-Herzégovine
Habitante de Počitelj
« Il me manque Tito. »
Écouter
Bonjour, je m’appelle Razita, j’ai 68 ans et je vis à Počitelj, en Bosnie-Herzégovine. J’ai grandi ici avec ma famille. Aujourd’hui, je ne travaille plus. Je n’ai pas beaucoup d’argent, alors je fais du jus de grenade et je vends quelques souvenirs aux touristes qui se promènent dans le village. Je suis Bosniaque et j’ai connu la guerre de Bosnie dans les années 90. Tous mes frères sont morts pendant la guerre. Je suis seule maintenant. Beaucoup de mes amis sont morts aussi. J’ai vu tellement d’horreurs. La région a beaucoup changé depuis la mort de Tito. Pour moi, c’était un bon président. Il rassemblait les peuples et les religions. Après sa mort, la Yougoslavie a explosé et le nationalisme s’est développé. Nous, les Bosniaques musulmans, avons été attaqués. Ils ont voulu nous faire disparaître. Aujourd’hui encore, j’ai peur parce qu’il y a toujours beaucoup de tensions entre les communautés. Il me manque Tito.

